La chanson, l’aventure et autres périples improbables

Ces “songs thoughts”  sont une suite de pensées, d’idées sur l’aventure de la chanson, que j’ai l’intention de produire pendant un certain temps et qui aura trait à la chanson en général, ce que j’en sais, ce que je n’en sais pas. En fait je voudrais caresser l’énigme qu’elle me pose. Car elle existe depuis la nuit des temps et c’est sous ses formes premières que l’homme a pu élever son verbe, dialoguer avec le mystère, séduire, s’enivrer, ou tout simplement produire de l’émotion, de l’aventure.

La chanson fait son travail jusque dans les ventres des mères et c’est déjà dans ces lieux calfeutrés que l’aventure commence, que l’oiseau-lyre déploie ses ailes.

Une dame fredonne un petit air en tricotant de la layette pour son futur bébé et les vibrations de ce chant intérieur parviennent au foetus sous une forme qui nous échappe, peut-être cela ressemble-t-il au chant des baleines ou au clapot du courant d’une rivière tranquille. Que la même femme passe une soirée au café-concert, dans un concert de hard-rock ou à la Scala de Milan et d’étranges vagues viendront lécher les centres émotionnels et rudimentaires de l’enfant en devenir.

Longtemps, nourrisson insomniaque, je fus bercé par les marches militaires que mon père entonnait lorsqu’il tentait de m’endormir en me berçant, parcourant  en marchant en rond l’unique pièce de l’appartement de la rue de la Jonquière que nous habitions. Je n’ai jamais su si cela était réellement efficace et j’ai gardé un goût modéré pour cette forme musicale ainsi que pour celle du “comique troupier” qui eut son heure de gloire au temps ancien où Déroulède déroulait ses chants guerriers. Je leur préfère, de cette époque, Reynaldo Hahn ou encore le fictif Vinteuil.

Après que nous sommes venus au monde, nous voici environnés de chansons enfantines qui pour beaucoup d’entre elles sont des petites comptines alchimiques. Au clair de la lune, Dansons la capucine, Cadet Rousselle a trois maisons… Tout cela se mélange aux Contes de Ma Mère L’Oye, à ceux de Grimm et d’Andersen qui nous accompagnent dans une quête souterraine d’univers diffus qui perce des tunnels dans les sensibilités des petits garçons et des petites filles.

Très tôt j’ai eu un fort tropisme envers le poste de radio. Cette passion ne m’a jamais quitté. Il faut dire qu’enfant, sans télé ni téléphone, la radio constituait pour moi une formidable ouverture sur l’ailleurs, c’est-à-dire sur le monde, et donc sur les chansons ; les chansons pour les grands qui parlent d’amour et de choses nostalgiques, comme Aline ou Capri c’est fini, ou encore Que c’est triste Venise, Les neiges du Kilimandjaro. L’amour et la nostalgie c’est ce qui marche le mieux pour les textes de chanson.

Longtemps mes goûts musicaux se sont bornés aux airs à la mode dont mon père achetait les partitions présentées dans de grands parapluies retournés, sur les Boulevards, et il les jouait sur son piano une fois rentré à la maison. C’étaient L’enfant de la balle, C’est magnifique, Sous les arcades de la rue de Rivoli, Sous les ponts de Paris, Un gamin d’Paris, Mademoiselle de Paris, Sur les quais du vieux Paris; Paris je t’aime etc.

En dehors de l’amour et de la nostalgie, les villes ça marche bien aussi.  Paris décroche la timbale, en tout cas la mienne. Je donne tous les Arideverci Roma, tous les New-York New-York, pour Revoir Paris, Ménilmontant et Le poinçonneur des Lilas.

Quand mon père jouait les chansons au piano, je me mettais à côté de lui, dans son nuage de fumée de cigarette, et je chantais en essayant de déchiffrer les paroles sous les portées.

Le piano était assez faux et je pense que ça m’a gâté l’oreille un certain temps. Les premières “maquettes” que j’ai enregistrées en studio en témoignent.

A la radio il y avait Trénet, Brassens, Piaf, les premiers Dalida, le Brel de La valse à mille temps et des Flamandes, les premiers Distel, Bye Bye Baby, Grand comme trois fois la France, Scoubidou, Oh quelle nuit….

C’est à partir de là que la chanson a commencé à faire partie intégrante de ma vie. J’étais monté à l’échelle de cordes et de cuivres qui s’élevait au-dessus du Moulin Rouge et montait jusqu’à la lune, cette belle lune pleine qu’on apercevait entre les ailes du Moulin de la galette.

Puis un beau jour ça arrive  (ça vient de loin…). Comme je croisais parfois des filles magiques qui déclenchaient un lent et voluptueux feu d’artifice intérieur, je connus le même phénomène avec les chansons. Ce qui est troublant c’est que ce n’étaient pas nécessairement des chansons d’une qualité musicale ou littéraire exceptionnelle – elles étaient même assez quelconques ces chansons mais elles possédaient une grâce – ou un poison – inexpliquée, qui touchait en moi un centre sensible qui m’était jusqu’alors inexploité, inexploré, qui m’était resté inconnu, elles détenaient un pouvoir propre à susciter une incandescence et bien des siècles plus tard, les braises rougeoient à nouveau, immuables, lorsque je  les réentends. En fait, ce sont mes “tubes”.

Pour moi, ce miracle eut lieu les premières fois avec deux Piaf. La vie en rose et Milord. La musique, les mots, la voix. Une manière  d’oxymores : la plénitude et la soif, un total assouvissement et un profond désir.

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